J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne

Cinq femmes et un jeune homme‚ revenu de tout‚ revenu de ses guerres et de ses batailles‚ enfin rentré à la maison‚ posé là‚ dans la maison‚ maintenant‚ épuisé par la route et la vie‚ endormi paisiblement ou mourant‚ rien d’autre‚ revenu à son point de départ pour y mourir.

Elles l’attendaient‚ longtemps déjà‚ des années‚ toujours la même histoire‚ et jamais elles ne pensaient le revoir vivant‚ elles se désespéraient de jamais avoir de nouvelles de lui‚ aucune lettre‚ cartes postales pas plus‚ jamais‚ aucun signe qui puisse rassurer ou définitivement faire renoncer à l’attente.
Aujourd’hui‚ est-ce qu’enfin‚ elles vont obtenir quelques paroles‚ la vie qu’elles rêvèrent‚ avoir la vérité ?
On lutte une fois encore‚ la dernière‚ à se partager les dépouilles de l’amour‚ on s’arrache la tendresse exclusive. On voudrait bien savoir.

Extraits

“LA MERE. Désormais, tout le temps où il sera dans sa chambre, tout ce temps qu’il prendra à s’épuiser, à disparaître, tout le temps qu’il prendra à mourir, le temps de l’agonie, tout ce temps, est-ce que cela durera des semaines, des mois? tout ce temps, les filles, celles-là, les filles pourront s’éloigner, nous laisser le garder, prendre soin de lui, nous laisser le protéger et se soucier de sa respiration, de son souffle, craindre pour lui …

LA PLUS VIEILLE. Tu voudrais le garder pour toi, juste pour toi.

L’AÎNÉE. Qu’on parte?

LA PLUS JEUNE. Qu’on te l’abandonne?“

“L’AÎNÉE. Et après encore, je serai vide. Lorsque tout sera terminé, je serai vide. Je serai sans force, j’aurai perdu et je n’aurai plus aucun désir, aucun souhait, la simple bonne idée d’aller sur la grand-route, de partir en ville chercher un homme et revenir le lendemain, je crois bien que cela me passera, je n’y penserai même pas, et lorsqu’il mourra, le jeune frère, lorsqu’il sera mort, je serai en deuil, j’imagine cela, toutes nous aurons perdu, nous n’aurons plus rien, je serai devenu grise et noire, en deuil, oui exactement cela, en deuil, j’aurai perdu tout désir, c’est ça que je raconte, j’aurai perdu tout désir et tout désir même d’avoir le début d’un désir. J’en aurai fini.“

Peine d’amour perdues

Traduction de Jean-Michel Desprats

Quatre aristocrates s’engagent-ils à étudier trois ans sans voir femme qui vive? Le hasard voudra que leur serment à peine scellé, quatre beautés se présentent au palais. La galanterie commande qu’elles y soient reçues avec empressement mais le serment contraint à les «loger aux champs». Une quadruple intrigue amoureuse pourrait toutefois se nouer: au premier regard, les quatre aristocrates oublient études et serment pour ne plus penser qu’aux sonnets qui déclareront leur amour à ces dames. Les entrées et sorties entre «cour» et «jardin» au théâtre permettent à ces sonnets précieux, confiés à des rustres incapables de les lire mais empressés à les transmettre, de circuler entre diverses mains. Ces imbroglios de commedia dell’arte ne suffiraient pas à empêcher l’intrigue amoureuse d’aboutir si l’ironie vengeresse des quatre dames, éconduites avant que d’être aimées, ne veillait à ce que toute peine d’amour soit d’avance perdue.

Extraits

 » FERDINAND. On a proclamé une peine d’un an de prison contre qui serait pris avec une fille.

LE RUSTRE. Je n’ai pas été pris avec une fille, monsieur : j’ai été pris avec une demoiselle.

FERDINAND. Soit, la proclamation inclut les « demoiselles ».

LE RUSTRE. Ce n’était pas une demoiselle non plus, monsieur; c’était une vierge.

FERDINAND. Va pour la variante : la proclamation inclut aussi les « vierges ».

LE RUSTRE. Dans ce cas, je nie sa virginité : j’ai été pris avec une pucelle.  » p 93

“ BEROWNE. Doux seigneurs, doux amoureux, oh ! embrassons-nous ! Nous sommes aussi purs que peuvent l’être chair et sang ! La mer connaît le flux et le reflux, le ciel montre sa face; jeune sang ne peut pas suivre un vieux décret : nous ne pouvons contrarier la raison qui nous a fait naître; ainsi, il fallait de toute façon que nous nous parjurions.

LE ROI. Quoi, cette lettre déchirée montrait que tu aimes aussi?

BEROWNE. Vous me le demandez? Qui peut voir la céleste Rosaline, tel un indien rude et sauvage, aux premières lueurs du sompteux orient, sans courber sa tête vassale, et, soudain aveugle, baiser la vile poussière d’un coeur obéissant? Quel oeil d’aigle arrogant, ose contempler le ciel de son visage, dans être aveuglé par sa majesté?

LE ROI. Quel feu ! Quel furie t’inspire à présent? Mon amour, sa maîtresse, est une gracieuse lune; l’autre est un satellite, lueur à peine visible. » p 201

« ROSALINE. J’ai bien souvent entendu parler de vous, mon seigneur Berowne, avant de vous voir, et la langue bavarde du monde, vous proclame en homme fécond en moqueries, que vous exercez contre tous ceux, qui sont à la merci de votre esprit. Pour extirper cette absinthe de votre prolifique cervelle, et me gagner si vous le désirez, et seulement à ce prix vous me gagnerez, vous irez durant les douze mois, jour aprés jour, visiter les sourds-muets et converser avec des grabataires; votre tâche sera, par le farouche effort de votre esprit, de contraindre les incurables à sourire.  » p 305

Les Femmes savantes

 
 
 

Philaminte, Bélise (sa belle-sœur) et Armande (fille aînée de Philaminte) sont sous l’emprise d’un faux savant, Trissotin, qui les subjugue de ses poèmes et savoirs pédants mais s’intéresse plus à l’argent de la famille qu’à l’érudition des trois femmes.

Lorsque Molière fait jouer Les Femmes savantes en 1672, un an avant sa mort, il ne moque ni les femmes ni le savoir, mais cette ostentation des connaissances qui contrevient à ce qu’on nomme alors l’honnêteté. Son sujet comme son écriture, en cinq actes et en vers, en font l’une des plus achevées de nos comédies. La pièce pourtant ne correspond plus à l’air du temps. L’heure est aux grands spectacles ; Lully vient d’obtenir du roi un monopole sur le théâtre accompagné de musique, et Molière semble venir trop tard : Les Femmes savantes ne rencontrent donc qu’un premier succès limité. La pièce s’impose cependant dès la fin du siècle, et cette fois pour toujours, par le brio de la satire, le mordant de la raillerie, et les ressources d’un comique que rien n’a pu vieillir – Edition de Claude Bourqui.

Extraits

“ MARTINE. Tout ce que cous prêchez, est, je crois, bel et bon; mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

PHILAMINTE. L’impudente ! Appeler un jargon le langage, fondé sur la raison et sur le bel usage !

MARTINE. Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.

PHILAMINTE. Eh bien ! ne voilà pas encore de son style?

BELISE. O cervelle indocile ! Faut-il qu’avec les soins qu’on prend incessamment, on ne te puisse apprendre à parler congrument? De pas mis avec rien tu fais la récidive; et c’est, comme on t’a dit, trop d’une négative.

MARTINE. Mon Dieu ! je n’avons pas étugué comme vous, et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.

PHILAMINTE. Ah ! peut-on y tenir?

BELISE. Quel solécisme horrible !

PHILAMINTE. En voilà pour tuer une oreille sensible.

BELISE. Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel : Je n’est qu’un singulier, avons est pluriel. Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire? “ 

“TRISSOTIN. Je m’attache pour l’ordre au péripatétisme.

PHILAMINTE. Pour les abstractions, j’aime le platonisme.
ARMANDE. Epicure me plaît, et ses dogmes sont forts.

BELISE. Je m’accommode assez, pour moi, des petits corps; mais le vide à souffrir me semble difficile; et je goûte bien mieux la matière subtile.
TRISSOTIN. Descartes, pour l’aimant, donne fort dans mon sens

ARMANDE. J’aime ses tourbillons.

PHILAMINTE. Moi, ses mondes tombants. “