Jean-Luc Lagarce – Théâtre complet III

Recueil de quatre textes de Jean-Luc Lagarce : Derniers remords avant l’oubli, Music-hall, Les Prétendants, Juste la fin du monde et Histoire d’amour (derniers chapitres)

Derniers remords avant l’oubli

Un dimanche à la campagne, au milieu des années 80, dans une maison où trois des personnages ont vécu quinze ans plus tôt une histoire d’amour. Puis, ils se sont séparés. Pierre vit toujours en solitaire dans cette maison. Hélène et Paul se sont mariés séparément, ailleurs.
Ce jour-là, ils reviennent, avec conjoints embarrassés et enfant insolente, pour débattre de la vente de la maison, naguère achetée en commun et qui a pris de la valeur, car ils ont besoin d’argent.
Mais sont-ils seulement venus pour cela ? Il y a dans les placards des cadavres sentimentaux, des idéaux morts, des secrets, et des remords…

Extraits

“HELENE. Je mentais. Je mentais, peut-être ai-je toujours menti, je ne sais pas, c’est possible. Peut-être ce n’est pas très agréable à entendre, mais lorsque je vous revis, là, aujourd’hui, peut-être ai-je compris ça, au moins ça : je mentais, tout le temps, tellement. J’avais oublié ou je ne me l’était jamais avoué. Je l’admets en souriant, tu as vu ça je souris en avouant, un peu garce, l’idée que vous avez de moi, mon sourire légèrement triste pourtant, toujours un peu mélancolique, vous l’aimiez tant, oh comme vous l’aimiez ! Vous le répétiez sans cesse. Cette manière qu’à mon visage de ne jamais rien réclamer. Je mentais. Qu’est-ce que cela fait aujourd’hui? Cela peut faire un tout petit peu mal, c’est la seule raison, ne croyez-vous pas? “

“HELENE. Tu lui parles sur un autre ton.

PIERRE. Je parle comme je veux à qui je veux.

PAUL. Ecoute, Hélène, tu as besoin de cet argent tu pouvais très bien lui expliquer les choses …

HELENE. Ce n’était pas une très bonne idée. Nous nous débrouillerons autrement. Nous n’en avons pas besoin, pas vraiment. Nous nous en sommes passés jusqu’à aujourd’hui, qu’est-ce que cela fait? Rien de très vital.

PIERRE. Attention. J’étais d’accord sur tout. Je n’ai posé aucun problème. Ne commencez pas à sous-entendre que c’est à cause moi …

HELENE. Ta gueule !

PIERRE. C’est incroyable, elle vient de redire « ta gueule », elle dit « ta gueule » à tout le monde, elle ne sait plus die que ça … Bon, ça m’est égal.

PAUL. Moi non plus, j’espère que tu l’as noté, je n’étais opposé à rien…

ANNE. C’est un garçon drôlement arrangeant non?

PAUL. Pourquoi est-ce que tu dis ça? C’est vrai, c’est lui, là, l’autre …

ANNE. Ne l’appelle pas l’autre. “

La cerisaie

Traduction de Jean-Claude Carrière – La Cerisaie, est l’histoire d’une famille aristocrate qui s’est appauvrie. Voilà trois ans que la mère, Lioubov, et la fille, Anya, étaient en voyage en Europe, à Paris. Mais le manque d’argent et les dettes forcent leur retour. 

Extraits

“ LIOUBOV. O mon enfance, ma pureté ! Je dormais dans cette chambre, d’ici je regardais le jardin. Le bonheur se réveillait avec moi chaque matin, et c’était tout comme aujourd’hui, rien n’a changé. Blanc, tout blanc ! Oh mon jardin ! Après l’automne sombre et humide, après l’hiver froid, tu es de nouveau jeune, plein de bonheur, les anges du ciel ne t’ont pas abandonné … Si on pouvait arracher cette pierre pesante de ma poitrine et de mes épaules, si je pouvais oublier mon passé.

GAEV. Oui, et le jardin sera vendu, pour dettes, aussi étrange que cela paraisse …  » p 59

“ LIOUBOV. Je suis née ici, ici ont vécu mon père et ma mère, mon grand-père, j’aime cette maison, sans la cerisaie, je ne comprends pas ma vie … et s’il faut la vendre, alors qu’on me vende avec elle … Après tout, mon fils s’est noyé ici … Prenez pitié de moi, vous êtes bon et charitable.

TROFIMOV. Vous savez que je suis avec vous de toute mon âme.
LIOUBOV. Il faut dire ça d’une autre façon, d’une autre façon … Mon âme est si lourde aujourd’hui, vous ne pouvez pas imaginer. Il y a tant de bruit ici, mon âme tremble à chaque son, je suis toute frissonnante, mais je ne peux me retirer, j’ai peur d’être seule dans le silence.  » p 99