Les suppliants

« Ce qui m’intéresse ici, disait Heiner Müller, c’est la difficulté de taille qu’il y a entre l’écriture dramatique et le théâtre, de sorte que les pièces qui courent après le théâtre sont rapidement montées alors que les textes qui devancent un peu le théâtre n’arrivent que difficilement ou tardivement sur scène. Ce qui m’intéresse dans les textes d’Elfriede Jelinek est la résistance qu’ils opposent au théâtre tel qu’il est. »

Comment mieux définir la position de celle qui est volontiers comparée pour son cynisme à Thomas Bernhard ? À l’instar de son compatriote, Elfriede Jelinek ne cesse de dénoncer les tares d’une société bourgeoise, conformiste et négligente envers son histoire. Dans Les Suppliants, texte écrit en 2013 en réaction aux agissements des autorités viennoises vis-à-vis des demandeurs d’asile, s’élève la voix de l’Étranger – une voix chorale traversée de mille autres. Cette langue, se gonflant telle une vague de récits aussi bien mythologiques que bibliques, de discours administratifs ou politiques, prend la forme d’une discordante et magistrale prière. Sous-tendue par des expressions idiomatiques ou proverbiales, des textes de philosophie classique et des vers d’Eschyle, Rilke ou Hölderlin, déréglée par des jeux sonores et linguistiques, elle accomplit l’accueil de l’étranger. Maître-mot, la langue chez Jelinek prend toujours le lecteur au dépourvu.

La vie Nue

4f. – 13h. – 6 figurants ; 6 interprètes minimum – Décor : le désert et les tentes d’un camp de réfugiés ; Durée : 1h40

L’odyssée d’aujourd’hui, l’épopée des apatrides, des réfugiés, des sans-papiers. La vie nue, ne rien avoir, ne rien posséder, seul l’espoir d’une vie meilleure ailleurs. Pour cela il faut fuir, marcher, marcher encore, traverser le désert. Joseph, un jeune homme, décide de fuir son village. Il quitte son pays, son meilleur ami Simon, sa promise Anna et sa mère, avec la foi de l’exilé. Il marche, rencontre d’autres marcheurs du désert, parvient à la frontière, fait l’expérience du camp de réfugiés. Il est arrêté là. Son voyage finira là, dans un espace frontalier, dans un monde de l’errance, dans ces camps-pièges des deux côtés d’une frontière, infranchissable pour lui, camps doubles, intérieur-extérieur, lieux d’une humanité pauvre et nue. Un dernier obstacle, rien pour lui qui a tout supporté, la faim, la chaleur, le vol, les coups, des papiers qui ne sont pas en règles, aura raison de lui. Il prendra l’ultime décision irrévocable, il choisira la reddition.

Et les poissons partirent combattre les hommes

ET LES POISSONS PARTIRENT COMBATTRE LES HOMMES drame de Angélica LIDDELL – traduction de Christilla Vasserot, 2 acteurs – Durée 0h00 – « 15.5.1989 20 morts. L’apothéose de la bourgeoisie est de ne pas reconnaître la mélancolie chez le reste des hommes. Quelle est la mélancolie du noyé ? Je descends dans le cul d’un requin pour le savoir. » La pièce se heurte brutalement au drame des émigrés clandestins qui meurent chaque année en essayant de traverser le détroit de Gibraltar sur des embarcations misérables. La force d’Angélica Liddell est de livrer le point de vue de ceux qui voient s’échouer ces cadavres sur les plages du sud de l’Espagne, là où les touristes se dorent au soleil. En prenant les mots à bras-le-corps, en les répétant pour en faire jaillir le sens, l’auteur délivre un texte sans concession aux règles de la bienséance, qui transforme le fait-divers en écriture de la souffrance et du dégoût. Coédition Culturesfrance. collection TRAITS D’UNION