Le Malade imaginaire

Assis seul, Argan détaille des factures d’apothicaire lorsque Toinette, sa servante, entre dans sa chambre. Il l’interroge sur son lavement, demande s’il a bien fait de la bile, à quoi Toinette répond qu’elle ne se mêle point de ces affaires-là. Consciente que les maux de son maître sont imaginaires, elle ne se prive pas d’ajouter que, pour son médecin et son apothicaire, il n’est rien d’autre qu’une « bonne vache à lait ». Molière lui-même joue le personnage d´Argan le 10 février 1673, lors de la création de sa pièce au théâtre du Palais-Royal, et meurt sept jours plus tard, à l´issue de la quatrième représentation. De cette « comédie mêlée de musique et de danses » où son oeuvre s´achève, c´est la puissance comique qui, bien sûr, a fait la fortune. Mais c´est aussi une pièce à thèse : le dramaturge ne se moque pas seulement des médecins de son temps, mais après Le Tartuffe, il dénonce plus profondément en eux de nouveaux imposteurs.

Extraits

“ ARGAN. Je vous dis que je n’en démordrai point.

TOINETTE. Bagatelles.

ARGAN. Il ne faut point dire bagatelles.

TONETTE. Mon Dieu, je vous connais, vous êtes bon naturellement.

ARGAN. Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.

TOINETTE. Doucement, monsieur. Vous ne songez pas que vous êtes malade.

ARGAN. Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.

TOINETTE. Et moi, je lui défends absolument d’en faire rien.

ARGAN. Où est-ce donc que nous sommes? Et quelle audace est-ce là, à une coquine de servante, de parler de la sorte devant son maître?

TOINETTE. Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de la redresser.

ARGAN. Ah ! insolente, il faut que je t’assomme. “

“ARGAN. Ah ! mon frère avec votre permission.

BERALDE. Comment? Que voulez-vous faire?

ARGAN. Prendre ce petit lavement-là : ce sera bientôt fait.

BERALDE. Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos. “

Molière – Oeuvres complètes II

Ce volume contient : L’ECOLE DES FEMMES. LA CRITIQUE DE L’ECOLE DES FEMMES. L’IMPROMPTU DE VERSAILLES. LE MARIAGE FORCE. LA PRINCESSE D’ELIDE. LE TARTUFFE. DOM JUAN. L’AMOUR MEDECIN.

Dom Juan

Dom Juan vient de quitter sa femme pour tenter d’enlever à son futur époux une jeune fiancée trop éprise de son prétendant pour que l’idée ne lui vienne pas de troubler leur bonheur. Puis il jette son dévolu sur de jeunes paysannes qu’il promet d’épouser. Sganarelle a beau timidement tenter de ramener son maître libertin dans le chemin de la vertu et de la religion, Dom Juan préfère les plaisirs transitoires de ce monde, si dangereux pour son salut, à l’espérance d’une béatitude infinie. D’autres pourtant l’avertiront « qu’une méchante vie amène une méchante mort »… Venu de Tirso de Molina et de son Burlador de Sevilla, le sujet dont Molière s’empare en 1665 a déjà donné lieu à d’assez nombreuses pièces. Pourtant, rien de plus personnel que ces cinq actes en prose conduits avec une éclatante maîtrise qui donne aux personnages la profondeur de l’humanité vraie. De la farce jusqu’à l’ironie la plus fine, la pièce propose tous les registres du comique. Mais c’est aussi la plus tragique des comédies, qui prend la dimension d’un drame métaphysique. Edition présentée et annotée par Jean-Pierre Collinet.

Extraits

“ DOM JUAN. Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE. En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous côtés comme vous faites.

DOM JUAN. Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour les ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos coeurs.  »

“ DOM JUAN. J’ai fait réflexion que pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clotûre d’un couvent, que vous avez rompu des voeux qui vous engageaient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m’a pris, et j’ai craint le courroux céleste; j’ai cru que notre mariage n’était qu’un adultère déguisé, qu’il nous attirerait quelque disgrâce d’en haut, et qu’enfin je devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos première chaînes? Voudriez-vous Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par … ?

DONE ELVIRE. Ah ! scélérat, c’est maintenant que je te connais tout entier; et pour mon malheur, je te connais lorsuq’il n’en est plus temps, et qu’une telle connaissance, ne peut plus me servir qu’à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont te te joues saura me venger de ta perfidie.

DOM JUAN. Sganarelle, le Ciel !

SGANARELLE. Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres. « 

Le Médecin malgré lui

Sganarelle bat sa femme. Vexée et dans le but de se venger de son mari, Martine fait croire à deux serviteurs cherchant un médecin pour la fille de leur maître qu’elle connaît l’homme qui leur faut. C’est un excellent médecin, qui a accompli de nombreux miracles et dont la réputation n’est plus à faire. Contre toute attente, ce médecin malgré lui fait merveille. Au mois d’août 1666, la pièce rencontre un succès éclatant devant le public du Palais-Royal. C’est que Molière, au sommet de son art, combine avec éclat le vieil héritage de la farce française et la leçon de la commedia dell’arte, non sans emprunter à ses propres pièces antérieures. Simple assemblage de sources diverses ? Certainement non, mais une pièce construite pour mettre en valeur les exploits de Sganarelle joué par Molière lui-même, une pièce dont l’allant ne faiblit jamais et où le génie du dramaturge – acteur, farceur, metteur en scène – n’oublie jamais l’action. Lui-même nous l’avait dit : « Les comédies ne sont faites que pour être jouées. »

Extraits

“ SGANARELLE. Viens, viens, viens.

MARTINE. Non : je veux être en colère.

SGANARELLE. Fi ! c’est une bagatelle. Allons, allons.

MARTINE. Laisse-moi là.

SGANARELLE. Touchez, te dis-je.

MARTINE. Tu m’as trop maltraité.

SGANARELLE. Eh bien va, je te demande pardons; mets là ta main.

MARTINE. Je te pardonne; (elle dit le reste bas) mais tu me le payeras.

SGANARELLE. Tu es une folle de prendre garde à cela : ce sont de petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l’amitié; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s’aiment, ne font que ragaillardir l’affection. “

“SGANARELLE. Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu ce mal l’oppresse-t’il beaucoup?

GERONTE. Oui Monsieur.

SGANARELLE. Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?

GERONTE. Forts grandes.
SGANARELLE. C’est fort bien fait. Va-t’elle où vous savez?

GERONTE. Oui.

SGANARELLE. Copieusement?

GERONTE. Je n’entends rien à cela.

SGANARELLE. La matière est-elle louable?

GERONTE. Je ne me connais pas à ces choses-là.
SGANARELLE. se tournant vers la malade Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette.

GERONTE. Eh oui, Monsieur, c’est là son mal; vous l’avez trouvé tout du premier coup.

SGANARELLE. Ah, ahh !

JACQUELINE. Voyez comme il a deviné sa maladie.

SGANARELLE. Nous autres grands médecins, nous connaissons d’abord les choses. Un ignorant aurait été embarrassé et vous êut été dire « C’est ceci, c’est cela »; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette. “