L’École des femmes

Le cocu imaginaire offre le premier modèle de ces personnages dont les souffrances vont constituer l’essence de la comédie. Celle-ci donne, avec Arnolphe et Agnès, l’image des rêves, des désirs, des passions qui agitent le corps et le cœur des hommes. Et l’éveil d’Agnès, malgré la soumission où l’a tenue son tuteur, pose directement, à une société qui ne l’avait jamais entendue avec autant d’acuité, la question de l’éducation des filles, et celle de leur liberté. L’École des femmes marque ainsi une date dans l’œuvre de Molière et dans l’histoire du théâtre lui-même : elle élargit le champ de la comédie à la peinture de l’homme et de la société, et affirme la dignité et la richesse du genre comique.

Extraits

“AGNÈS. Il m’a pris … Vous serez en colère.

ARNOLPHE. Non.

AGNÈS. Si.

ARNOLPHE. Non, non, non, non. Diantre que de mystère ! Qu’est-ce qu’il vous a pris ?

AGNÈS. Il …

ARNOLPHE. à part. Je souffre en damné.

AGNÈS. Il m’a pris le ruban que vous m’aviez donné. A vous dire le vrai, je n’ai pu m’en défendre.

ARNOLPHE. Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre s’il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

AGNÈS. Comment ? est-ce qu’on fait d’autres choses?

ARNOLPHE. Non pas. Mais pour guérir du mal qu’il dit qui le possède, n’a-t’il point exigé de vous d’autre remède?

AGNÈS. Non. Vous pouvez juger, s’il eût demandé, que pour le secourir j’aurais tout accordé. “

“ ARNOLPHE. Agnès pour m’écouter, laissez là votre ouvrage. Levez un peu la tête et tournez le visage : là, regardez-moi là durant cet entretien, et jusqu’au moindre mot imprimez vous bien. Je vous épouse Agnès; et cent fois la journée, vous devez bénir l’heur de votre destinée, contempler la bassesse où vous avez été, et dans le même temps admirer ma bonté, qui de ce vil état de pauvre villageoise, vous fait monter au rang d’honorable bourgeoise, et jouir de la couche et des embrassements , d’un homme qui fuyait tous ces engagements, et dont à vingt partis, fort capables de lui plaire, le coeur a refusé l’honneur qu’il vous veut faire. “

“ AGNÈS. Pourquoi me criez-vous?

ARNOLPHE. J’ai grand tort en effet.

AGNÈS. Je n’entends point de mal dans ce que j’ai fait.

ARNOLPHE. Suivre un galant n’est pas une action infâme?

AGNÈS. C’est un homme qui dit qu’il me veut pour sa femme; j’ai suivi vos leçons, et vous m’avez prêché, qu’il se faut marier pour ôter le pêché.

ARNOLPHE. Oui. Mais pour femme, moi je prétendais vous prendre. Et je vous l’avais fait, me semble, assez entendre.

AGNÈS. Oui. Mais à vous parler franchement, entre nous, il est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, et vos discours en font une image terrible; mais, las ! il le fait, lui, si rempli de plaisirs, que de se marier il donne des désirs.
ARNOLPHE. Ah ! C’est que vous l’aimez, traîtresse !

AGNÈS. Oui, je l’aime. “