Jean-Luc Lagarce – Théâtre complet III

Recueil de quatre textes de Jean-Luc Lagarce : Derniers remords avant l’oubli, Music-hall, Les Prétendants, Juste la fin du monde et Histoire d’amour (derniers chapitres)

Music-hall

Une artiste de music-hall, accompagnée de ses deux acolytes, nous raconte sa lente et cruelle déchéance : des glorieuses tournées internationales de sa jeunesse aux quelques engagements dans les campagnes les plus sordides de France, devant un public de plus en plus hostile, sans aucune garantie de rémunération.

Extraits

“LA FILLE. Restez assis ! Et les lumières, brutalement, au son de ma voix … « Comme au son de ma voix » et les lumières s’éteignaient. Je veux dire : les lumières au-dessus du public, et j’étais là, dans le halo des … Dans le halo du projecteur, et cela commençait, et moi, la Fille, j’oubliais tout, qu’est-ce que cela fait? Qu’est-ce que cela pouvait bien me faire? J’oubliais tout et c’était parti, je leur parlais, et le reste, le magnétophone, l’absence de magnétophone, le « sur secteur » ou le « à piles », tout ça, au fond de mon âme … Bon, pas mon âme … Au fond de moi-même, en mon for intérieur, comme cela qu’on dit? Et ma citadelle intérieure, je n’y songeais plus. Je souriais. Une chose comme ça que j’avais beaucoup expérimentée et dont je ne suis pas mécontente. “

“LE DEUXIEME BOY. Oublié là, un matin. Vous partez et vous m’oubliez et lorsque je me réveille, m’étais endormi et ne prenais pas la garde, je ne sais pas où vous êtes et je reste là. Cela te convient? Je pleure une heure ou deux sur ma pauvre vie perdue, toute ma jeunesse, et ensuite j’ai séché mes larmes, je m’abandonne à nouveau. Je suis tout seul. Réponds-moi, cela te conviendra?

LE PREMIER BOY. Ça m’est égal. Il reste là et attend qu’une autre tournée l’emporte encore, toujours des types comme toi sur le bord des routes, ces gosses attardés qui veulent aider au montage-démontage et espèrent secrètement qu’on les emportera, et tu attends que d’autres passent, une fille comme Elle, pas ça qui viendra à manquer, et un garçon comme moi. “

3 monologues (parisiens) suivi de Je ne savais pas qu’Aurélien appartenait à une secte millénariste méthodiste

3 monologues… : 1h.–1f.–1f. ; durée : 1 h 00

Je ne savais pas qu’Aurélien… : 1h. ; durée : 40 min.

Quoi qu’on tente, où que l’on fuie, Paris nous rattrape. La solitude s’y révèle même pire qu’ailleurs, digérée qu’elle est dans le ventre de la masse-même et des organisations qui la régissent. Trois vies coupées, trois à-côtés que tout déclasse mais qui dessinent, de leur voix singulière, des mondes propres à écouter. Encore faut-il tendre l’oreille…

Quelle place donner au monstre ? Faut-il écouter sa confession? Comment l’horreur surgit-elle de la banalité ? Il n’y aura pas de réponses, que des questions.

Oncle Vania (suivi des « Trois Soeurs »)

Traduction de Michel Adamov – Dans Oncle Vania, le vieux professeur Sérébriakov est venu se retirer à la campagne, dans la maison de sa première épouse. Cette arrivée perturbe la vie paisible de Sonia, la fille du professeur, et d’oncle Vania, qui à eux deux exploitent tant bien que mal le domaine. D’autant que l’attention des proches, y compris celle de Vania, se cristallise bientôt sur Eléna, la seconde et très désirable épouse.
Dans ce drame, la capacité de Tchekhov à reproduire des atmosphères, sa langue même signalent l’essentiel : que la beauté vient de la simplicité et que les personnages puisent dans le quotidien, même trivial et résigné, le sens de leur existence.

Les Trois Soeurs, se déroule dans une ville de province, perdue dans l’immense Russie, trois sœurs s’ennuient, mais espèrent : Moscou, le retour de l’enfance, la vraie vie… Tout est encore possible le deuil est fini, la vie attend. La vie s’écroule, sans événement. Les officiers vont et viennent. Tous s’accrochent aux mots, mais les mots tuent ou s’usent. Les trois sœurs n’iront jamais à Moscou. Elles ont tout perdu, même l’espoir de partir. 

Extraits Oncle Vania

“ SONIA. Vous n’êtes pas satisfait de la vie ?

ASTROV. J’aime la vie en général, mais notre vie, provinciale, russe, étriquée, je ne peux plus la supporter et je la méprise, de toutes les forces de mon âme. “ p 78

“SEREBRIAKOV. Mes amis, mais qu’est-ce que tout ça veut dire à la fin ? Eloignez-moi de ce fou ! Je ne peux plus vivre sous le même toit que lui. Il vit ici, presque à côté de moi … Qu’il aille habiter au village, dans l’annexe, sinon c’est moi qui m’en irai d’ici, car rester dans la même maison que lui, je ne peux pas …

ELENA ANDREIEVNA. Nous partirons d’ici aujourd’hui même ! Il faut donner des ordres sans perdre une minute.

SEREBRIAKOV. Le plus nul des hommes !

SONIA. Il faut être charitable papa ! Oncle Vania et moi sommes si malheureux ! Il faut être charitable ! Rappelle-toi quand tu étais plus jeune, oncle Vania et grand-mère passaient des nuits à traduire pour toi des livres, à recopier tes manuscrits … des nuits, des nuits entières ! Oncle Vania et moi nous travaillions sans relâche, nous n’osions pas dépenser pour nous un kopeck, nous t’envoyions tout … Nous n’étions pas des bouches inutiles ! Je ne parle pas comme il faut, ce n’est pas ce qu’il faut dire, mais tu dois nous comprendre papa … Il faut être charitable !  » p 108

Extraits Les Trois Soeurs

“ IRINA. Oh, que je suis malheureuse … Je ne peux pas travailler, je n’irai plus travailler. Assez, assez ! J’ai été télégraphiste, maintenant je suis employée à l’administration municipale et je déteste, et je méprise tout ce qu’on me donne à faire … Je vais avoir vingt-quatre ans, ça fait déjà longtemps que je travaille, mon cerveau s’est desséché, j’ai maigri, j’ai enlaidi, j’ai vieilli, et rien, rien, aucune satisfaction, le temps passe et j’ai tout le temps l’impression qu’on s’éloigne de la véritable, de la belle vie, qu’on s’en éloigne toujours plus, pour aller dans on ne sait quel précipice. Je suis désespérée, et que je sois encore en vie, que je ne me sois pas tuée jusqu’ici, je ne le comprends pas. “ p 215

“OLGA. Nous reverrons-nous un jour?

VERCHININE. Sans doute non. Ma femme est mes deux fillettes passeront encore deux mois ici. Je vous en prie s’il leur arrivait quelque chose, ou si elles avaient besoin …

OLGA. Oui, oui, bien sûr. Soyez sans crainte. Demain il ne restera plus en ville un seul militaire, tout ne sera plus que souvenir, et pour nous, évidemment, commencera une vie nouvelle. Rien ne se passe comme nous le voudrions. Je ne voulais pas devenir directrice et pourtant c’est arrivé. Ça veut dire que nous n’irons pas à Moscou.  » p 243

Ivanov (suivi de « La Mouette »)

Traduction d’Arthur Adamov – Ivanov (12h. – 5f. – Durée 2h15) : Ce premier drame achevé suscita par sa nouveauté un vif mouvement d’opinion. Ivanov est banal. Ivanov est extraordinaire. Il brille comme un trou noir autour duquel tourne et jase tout un petit monde ridicule ou poignant : parasites, richards, cyniques saisis sur le vif avec un humour implacable, trompant leur ennui aux cartes ou noyant leur désespoir dans la vodka. Au cœur de cette société malade, Ivanov se débat sous les ruines de ses idéaux. Anna, sa femme, est mourante et ne le sait pas ; la jeune Sacha, sa voisine, rêve de lui offrir un nouveau bonheur. Hommes et femmes, hostiles ou amicaux, tous ont quelque chose à lui demander : de l’amour, de l’argent, des actes. Ivanov est comme assiégé. Cerné. Et depuis un an à peu près, il n’en peut plus… 

 

La Mouette (6f.-3h-Durée 1h40) : La Mouette, fut la seconde pièce importante composée par Tchékhov. La mouette est le symbole de l’histoire de Nina, aimée par Konstantin qui lui a écrit une pièce. Persuadée de sa vocation d’actrice, elle s’enfuit avec Trigorine, un écrivain reconnu, amant de la mère de Konstantin. Mais elle ne rencontrera pas la réussite, reniée par sa famille et délaissée par son amant.

Extrait d’Ivanov

“ IVANOV. Choura, au nom du ciel, quelle imprudence ! Ton arrivée peut avoir un effet désastreux sur ma femme.

SACHA. Elle ne me verra pas. Je suis venue par l’entrée de service. Je m’en vais tout de suite. Mais j’étais inquiète : tu vas bien ? Pourquoi es-tu resté si longtemps sans venir ?

IVANOV. Ma femme est déjà ulcérée sans ça, elle est presque mourante, et toi tu viens ici. Choura, Choura, c’est de l’inconscience, c’est inhumain.

SACHA. Que pouvais-je faire ? Ça fait deux semaines que tu n’es pas venu, tu ne réponds pas aux lettres. Je me suis rongée les sangs. Je m’imaginai que tu souffrais affreusement ici, que tu étais malade, mort. Je n’ai pas dormi en paix une seule nuit … Je m’en vais tout de suite … Mais dis-moi au moins : tu vas bien ?

IVANOV. Non, je me tourmente, les gens me tourmentent sans arrêt. Je suis simplement à bout de forces . Et maintenant c’est toi ! Comme tout ça est pénible, comme c’est anormal. Choura, comme je suis coupable, oui, coupable ! … » p 126

Extrait de La Mouette

“ TREPLIEV. J’ai été assez lâche pour tuer cette mouette, aujourd’hui. Je la dépose à vos pieds.

NINA. Qu’est-ce qui vous arrive?

TREPLIEV. Bientôt je me tuerai de la même façon.

NINA. Je ne vous reconnais plus.

TREPLIEV. Oui, depuis que j’ai cessé de vous reconnaître. Vous avez changé à mon égard, votre regard est froid, ma présence vous gêne.

NINA. ces derniers temps vous êtes devenu irritable, vous vous exprimez sans cesse de façon incompréhensible, en usant de je ne sais quels symboles. Et cette mouette-là aussi, c’est sûrement un symbole, mais excusez-moi, je ne le comprends pas… Je suis trop simple pour vous comprendre. “ p 208