J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne

Cinq femmes et un jeune homme‚ revenu de tout‚ revenu de ses guerres et de ses batailles‚ enfin rentré à la maison‚ posé là‚ dans la maison‚ maintenant‚ épuisé par la route et la vie‚ endormi paisiblement ou mourant‚ rien d’autre‚ revenu à son point de départ pour y mourir.

Elles l’attendaient‚ longtemps déjà‚ des années‚ toujours la même histoire‚ et jamais elles ne pensaient le revoir vivant‚ elles se désespéraient de jamais avoir de nouvelles de lui‚ aucune lettre‚ cartes postales pas plus‚ jamais‚ aucun signe qui puisse rassurer ou définitivement faire renoncer à l’attente.
Aujourd’hui‚ est-ce qu’enfin‚ elles vont obtenir quelques paroles‚ la vie qu’elles rêvèrent‚ avoir la vérité ?
On lutte une fois encore‚ la dernière‚ à se partager les dépouilles de l’amour‚ on s’arrache la tendresse exclusive. On voudrait bien savoir.

Extraits

“LA MERE. Désormais, tout le temps où il sera dans sa chambre, tout ce temps qu’il prendra à s’épuiser, à disparaître, tout le temps qu’il prendra à mourir, le temps de l’agonie, tout ce temps, est-ce que cela durera des semaines, des mois? tout ce temps, les filles, celles-là, les filles pourront s’éloigner, nous laisser le garder, prendre soin de lui, nous laisser le protéger et se soucier de sa respiration, de son souffle, craindre pour lui …

LA PLUS VIEILLE. Tu voudrais le garder pour toi, juste pour toi.

L’AÎNÉE. Qu’on parte?

LA PLUS JEUNE. Qu’on te l’abandonne?“

“L’AÎNÉE. Et après encore, je serai vide. Lorsque tout sera terminé, je serai vide. Je serai sans force, j’aurai perdu et je n’aurai plus aucun désir, aucun souhait, la simple bonne idée d’aller sur la grand-route, de partir en ville chercher un homme et revenir le lendemain, je crois bien que cela me passera, je n’y penserai même pas, et lorsqu’il mourra, le jeune frère, lorsqu’il sera mort, je serai en deuil, j’imagine cela, toutes nous aurons perdu, nous n’aurons plus rien, je serai devenu grise et noire, en deuil, oui exactement cela, en deuil, j’aurai perdu tout désir, c’est ça que je raconte, j’aurai perdu tout désir et tout désir même d’avoir le début d’un désir. J’en aurai fini.“

Anéantis

L’histoire de Ian et Cate dans un hôtel de luxe à Leeds est l’histoire d’un amour impossible. C’est aussi l’histoire d’une aliénation profonde entre les légionnaires de la guerre civile et la population qu’ils sont susceptibles de conquérir. Ce qui fait la gloire des dramaturges, c’est la forme qu’ils savent donner à leurs sujets. Et l’écriture de Sarah Kane est scénique, c’est-à-dire à trois dimensions. Dialogue et action s’enchevêtrent, se complètent et s’enrichissent mutuellement pour donner à l’ensemble une nouvelle profondeur de champ. En 1995, Sarah Kane écrit Anéantis (Blasted) qui est aussitôt créé au Royal Court Theatre de Londres. Presque trente ans après Sauvés d’Edward Bond, créé dans le même théâtre, la presse britannique se déchaîne : sale, alarmant, dangereux. Mais l’auteur et sa pièce accèdent immédiatement à la célébrité.

Amphitryon

Amphitryon, général des Thébains, a chargé son valet Sosie de prévenir sa femme Alcmène du succès qu’il vient de rencontrer au combat. Mais le dieu Mercure a écarté Sosie et s’est présenté à Alcmène sous ses traits. Le vrai Sosie doit avouer à son maître qu’il n’a pas accompli sa tâche et la stupéfaction d’Amphitryon s’accroît lorsqu’il découvre le peu de joie que sa femme manifeste à le revoir. Elle s’étonne, puisqu’elle a passé la nuit avec lui… Mais c’est Jupiter qui s’était introduit auprès d’elle sous l’apparence de son mari. Si Molière se réapproprie en 1668 cette fable mythologique venue de Plaute, avant que Giraudoux n’en fasse Amphitryon 38, c’est qu’elle porte en elle l’essence même du théâtre où l’apparence devient un moment le réel. Mais de ce sujet profond, Molière fait une comédie drôle car Amphitryon et Sosie sont pleinement joués par leur double et l’on comprend que le mari, bafoué par un Jupiter avatar de Don Juan, puisse s’affliger de son reflet… C’était d’ailleurs l’avis de Paul Léautaud : « Amphitryon, c’est l’apothéose du cocuage », « il y a dans les vers de Molière, dans cette oeuvre, avec une grâce et une sensualité infinies, une moquerie et une bouffonnerie irrésistibles ». Présentation et notes de Jean-Pierre Collinet.

Extraits

“AMPHITRYON. Voilà comme un valet montre pour nous du zèle. Passons. Sur les chemins que t’est-il arrivé?

SOSIE. D’avoir une frayeur mortelle, au moindre objet que j’ai trouvé.

AMPHITRYON. Poltron !

SOSIE. En nous formant Nature a ses caprices; divers penchants en nous elle fait observer : les uns à s’exposer trouvent mille délices; moi, j’en trouve à me conserver.

AMPHITRYON. Arrivant au logis … ?
SOSIE. J’ai devant notre porte, en moi-même voulu répéter un petit, sur quel ton et de quelle sorte, je ferais du combat le glorieux récit.

AMPHITRYON. Ensuite?

SOSIE. On m’est venu troubler et mettre en peine.

AMPHITRYON. Et qui?
SOSIE. Sosie, un moi, de vos ordres jaloux, que vous avez du port, envoyé vers Alcmène, et qui de nos secrets a connaissance pleine, comme le moi qui parle à vous.

AMPHITRYON. Quels contes !

SOSIE. Non, Monsieur, c’est la vérité pure. Ce moi plus tôt que moi s’est au logis trouvé; et j’étais venu, je vous jure, avant que je fusse arrivé.“

“ALCMÈNE. Ah ! trop cruel époux !

JUPITER. Dites, parlez, Alcmène.

ALCMÈNE. Faut il encor pour vous conserver des bontés, et vous voir m’outrager par tant d’indignités?

JUPITER. Quelque ressentiment qu’un outrage nous cause, tient-il contre un remords d’un coeur bien enflammé?

ALCMÈNE. Un coeur bien plein de flamme à mille morts s’expose, plutôt que de vouloir fâcher l’objet aimé.

JUPITER. Plus on aime quelqu’un, moins on trouve de peine.

ALCMÈNE. Non, ne m’en parlez point : vous méritez ma haine.

JUPITER. Vous me haïssez donc ?

ALCMÈNE. J’y fais tout mon effort; et j’ai dépit de voir que toute votre offense, ne puisse de mon coeur jusqu’à cette vengeance, faire encore aller le transport.

JUPITER. Mais pourquoi cette violence, puisque pour vous venger je vous offre ma mort ? Prononcez l’arrêt et j’obéis sur l’heure. “

Les Paravents

Le monument qu’elle élève à l’honneur des morts et de la mort donne à la pièce une dimension jamais atteinte jusqu’alors, tant la jubilation de Genet à jouer avec toutes les ressources du théâtre réussit – cas unique – à s’articuler avec les données historiques et politiques de la guerre d’Algérie.Le fameux  » tourniquet  » qu’avait décelé Sartre n’est pas seulement celui de l’être et du paraître mais celui de tous les incompatibles tels que les a conçus une vision rationnelle du monde. Pour s’opposer à cette vision judéo-chrétienne, rien de plus fort que la définition de la tragédie proposée par Genet. Conception dionysiaque d’un délire qui doit beaucoup aux Grecs relus à la lumière de Nietzsche et pourrait se rapprocher de Shakespeare ; conception circulaire également, qui exige, dramaturgiquement, une mise en déséquilibre constant de tous les éléments du spectacle, des objets aux acteurs, de la régie à la psychologie.On entre dans le monde de l’insaisissable.

La Bonne Âme du Se-Tchouan

Dans le Se-Tchouan, une province fort reculée de la Chine, trois dieux voyagent. Ils recherchent des justes. Ils en trouvent une seule : Shen Té, la prostituée. Pour la récompenser, ils lui donnent une peu d’argent ; elle quitte son métier, ouvre une boutique de tabac. Les ennuis commencent : passer de l’autre côté de la misère, c’est aussi devoir l’affronter. Misère physique, sociale. Mais aussi misère morale.

Extraits

« WANG. Espèce de balourd bigleux! Tu ne crains donc pas les dieux? Vous rôtirez dans la poix bouillante à cause de votre indifférence! Les dieux vous emmerdent! Mais vous allez le regretter! Vous erez maudits! Jusqu’à la quatrième génération! Vous avez couvert de honte tout le Se-Tchouan. » p 14

« SHEN TÉ. Mais j’ai promis aux vieux de leur rendre leur argent.

SUN. Oui ça tu me l’as déjà dit. Et puisque tu fais ce genre de bourdes, c’est bien que ton cousin vienne. Bois et laisse-nous nous occuper des affaires! On va régler ça.

SHEN TÉ, effrayée. Mais mon cousin ne peut pas venir !

SUN. Ça veut dire quoi?

SHEN TÉ. Il n’est plus là!
SUN. Et comment tu imagines notre avenir, tu peux me le dire?

SHEN TÉ. Je me disais: tu as encore les 200 dollars. Nous pouvons les rendre demain et garder le tabac, qui vaut bien plus et le vendre ensemble devant la cimenterie, parce que nous ne pouvons pas payer six mois de loyer, tu le sais.
SUN. Oublie ça ! Oublie ça vite, petite sœur! Moi, Yang Sun, l’aviateur, je devrais me poster dans la rue à brader du tabac aux ouvriers de la cimenterie! Je préfère encore claquer les 200 billets en une nuit. Je préfère les jeter dans le fleuve ! » p 85

« SHEN TÉ. Pourquoi est-ce que vous êtes si méchante? Piétiner son semblable, est-ce que ça n’est pas épuisant? La veine du front, se gonfle dans l’effort de vouloir posséder. Tendue avec naturel. Une main donne et reçoit avec la même légèreté. C’est seulement lorsqu’elle saisit avec avidité qu’elle doit faire un effort. Comme c’est tentant d’offrir ! Qu’il est agréable d’être gentil! Un mot encourageant, s’envole comme un soupir heureux.  » p 98

Henry V

Traduction de Sylvère Monod – Henry V (1599) retrace la glorieuse expédition militaire du souverain britannique éponyme et de ses compagnons sur le Continent (1414-1420). Cet épisode célèbre de la guerre de Cent Ans allait être couronné par la victoire des archers anglais à la bataille d’Azincourt. Quiconque aura combattu avec nous le jour de la Saint-Crépin.

Extraits

“LE GOUVERNEUR. Nos espérances prennent fin en ce jour. Le Dauphin, auprès de qui nous avons imploré des renforts, nous répond que ses armées ne sont pas encore prêtes à faire lever un si grand siège. C’est pourquoi noble roi, nous livrons notre ville et nos vies aux douceurs de ta merci : franchis nos portes, dispose de nous et de nos biens, car nous ne sommes plus en état de nous défendre.

LE ROI. Ouvrez vos portes… Allons, oncle Exeter, c’est vous qui entrerez dans Harfleur; restez-y et armez fortement la ville contre les Français; usez de merci envers tous. Pour nous, cher oncle, puisque l’hiver vient et que la maladie se propage parmi nos soldats, nous nous retirerons à Calais. » p 107

“ WILLIAMS. Comment te reconnaitrais-je?

LE ROI HENRY. Donne-moi quelque gage qui t’appartienne, et je le porterai à mon chapeau; si tu oses le réclamer, alors j’en ferai ma querelle.

WILLIAMS. Voici mon gant; donne-moi un des tiens en retour.

LE ROI HENRY. Voilà.

WILLIAMS. Moi aussi je le porterai à mon bonnet; à partir de demain, si jamais tu viens me dire : « C’est mon gant », sur ma main, je te soufflette.

LE ROI HENRY. Si jamais je vie jusqu’à cette rencontre, je le réclamerai.

WILLIAMS. Tu oserais plutôt te faire pendre.

LE ROI HENRY. Sur ma foi, je le ferai, quand bien même je te trouverais en compagnie du Roi. “ p 157

“LE ROI HENRY. Foin de mon mauvais français ! Sur mon honneur, en bon anglais, je t’aime Kate; et sur cet honneur je n’ose jurer que tu m’aimes, mais mon sang commence à me bercer de l’espoir qu’il en est ainsi, malgré le pauvre aspect rébarbatif de mon visage. Mauvaise ambition de mon père ! Il pensait à des guerres civiles quand il m’a engendré, j’ai donc été créé avec des dehors revêches, avec un visage de fer, si bien que, en vérité, Kate, plus je vieillirai, plus j’aurai bon air.  » p 229