Peine d’amour perdues

Traduction de Jean-Michel Desprats

Quatre aristocrates s’engagent-ils à étudier trois ans sans voir femme qui vive? Le hasard voudra que leur serment à peine scellé, quatre beautés se présentent au palais. La galanterie commande qu’elles y soient reçues avec empressement mais le serment contraint à les «loger aux champs». Une quadruple intrigue amoureuse pourrait toutefois se nouer: au premier regard, les quatre aristocrates oublient études et serment pour ne plus penser qu’aux sonnets qui déclareront leur amour à ces dames. Les entrées et sorties entre «cour» et «jardin» au théâtre permettent à ces sonnets précieux, confiés à des rustres incapables de les lire mais empressés à les transmettre, de circuler entre diverses mains. Ces imbroglios de commedia dell’arte ne suffiraient pas à empêcher l’intrigue amoureuse d’aboutir si l’ironie vengeresse des quatre dames, éconduites avant que d’être aimées, ne veillait à ce que toute peine d’amour soit d’avance perdue.

Extraits

 » FERDINAND. On a proclamé une peine d’un an de prison contre qui serait pris avec une fille.

LE RUSTRE. Je n’ai pas été pris avec une fille, monsieur : j’ai été pris avec une demoiselle.

FERDINAND. Soit, la proclamation inclut les « demoiselles ».

LE RUSTRE. Ce n’était pas une demoiselle non plus, monsieur; c’était une vierge.

FERDINAND. Va pour la variante : la proclamation inclut aussi les « vierges ».

LE RUSTRE. Dans ce cas, je nie sa virginité : j’ai été pris avec une pucelle.  » p 93

“ BEROWNE. Doux seigneurs, doux amoureux, oh ! embrassons-nous ! Nous sommes aussi purs que peuvent l’être chair et sang ! La mer connaît le flux et le reflux, le ciel montre sa face; jeune sang ne peut pas suivre un vieux décret : nous ne pouvons contrarier la raison qui nous a fait naître; ainsi, il fallait de toute façon que nous nous parjurions.

LE ROI. Quoi, cette lettre déchirée montrait que tu aimes aussi?

BEROWNE. Vous me le demandez? Qui peut voir la céleste Rosaline, tel un indien rude et sauvage, aux premières lueurs du sompteux orient, sans courber sa tête vassale, et, soudain aveugle, baiser la vile poussière d’un coeur obéissant? Quel oeil d’aigle arrogant, ose contempler le ciel de son visage, dans être aveuglé par sa majesté?

LE ROI. Quel feu ! Quel furie t’inspire à présent? Mon amour, sa maîtresse, est une gracieuse lune; l’autre est un satellite, lueur à peine visible. » p 201

« ROSALINE. J’ai bien souvent entendu parler de vous, mon seigneur Berowne, avant de vous voir, et la langue bavarde du monde, vous proclame en homme fécond en moqueries, que vous exercez contre tous ceux, qui sont à la merci de votre esprit. Pour extirper cette absinthe de votre prolifique cervelle, et me gagner si vous le désirez, et seulement à ce prix vous me gagnerez, vous irez durant les douze mois, jour aprés jour, visiter les sourds-muets et converser avec des grabataires; votre tâche sera, par le farouche effort de votre esprit, de contraindre les incurables à sourire.  » p 305