Le Tartuffe

Un faux dévot s’installe dans la famille d’Orgon dont il fait sa dupe, y vit grassement et manifeste une assez vive sensualité pour courtiser la maîtresse de maison – avant d’être finalement démasqué. Le sujet de sa pièce, Molière dut longuement batailler pour finalement l’imposer en 1669, car, à sa première représentation à Versailles, la comédie avait été jugée dangereuse : s’il décriait les apparences de la vertu, Molière ne rendait-il pas également suspects les dévots authentiques. Car tel est bien l’enjeu sérieux de la pièce : percer à jour l’hypocrisie tout en nous incitant à méditer sur le déguisement et la métamorphose. Mais Le Tartuffe est aussi une comédie de moeurs et de caractères où la farce peu à peu s’infléchit vers le drame et cependant s’harmonise parfaitement avec lui. Molière fait preuve ici d’un métier admirable pour faire passer le spectateur du rire franc à la plus délicate émotion, de la gaieté la plus vive à la réflexion la plus grave, et parfois la plus sombre. 

Extraits

“DORINE. Hé bien ! on vous croit donc, et c’est tant pis pour vous, quoi ? se peut-il, Monsieur, qu’avec l’air d’homme sage, et cette large barbe au milieu du visage, vous soyez assez fou pour vouloir ? …

ORGON. Ecoutez : vous avez pris céans certaines privautés, qui ne me plaisent point; je vous le dis ma mie.

DORINE. Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous en supplie. Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot? Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot : il y a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense. Et puis, que vous apporte une telle alliance? A quel sujet aller, avec tout votre bien, choisir un gendre gueux? …
ORGON. Taisez-vous. S’il n’a rien, sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère; au-dessus des grandeurs elle doit l’élever, puisqu’enfin de son bien il s’est laissé priver, par son trop peu de soin des choses temporelles, et sa puissante attache aux choses éternelles. “

“ELMIRE. La déclaration est tout à fait galante, mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, et raisonner un peu sur un pareil dessein. Un dévot comme vous, et que partout on nomme …

TARTUFFE. Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme; et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas, un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas. Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange; mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange; et si vous condamnez l’aveu que je vous fais, vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. “