Les Fourberies de Scapin

Deux jeunes gens profitent de l’absence de leurs pères pour mener à bien leurs amours. Lorsque les pères reviennent, ils découvrent les fredaines de leurs fils pour lesquels ils avaient d’autres projets de mariage. Toutes les ruses de Scapin viennent alors s’opposer à leur volonté de faire plier les jeunes gens. Le sujet de sa pièce, en 1671, Molière l’emprunte à une comédie latine de Térence. Mais il y ajoute la figure de Scapin, farceur sublime qui de bout en bout mène le jeu sur une scène où son corps virevolte, contrefait sa voix, change d’accent et de gestes, Scapin, fourbe génial qui enferme son maître en un sac et va jusqu’à jouer le mort, avant de ressusciter d’un bond. Boileau en fut troublé qui, «dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe», ne reconnaissait «plus l’auteur du Misanthrope». Et cependant, tout le talent de Molière est bien là, dans cette savante alliance de la comédie et de la farce, dans cette diversité de ressources comiques unies par une secrète alchimie dont on ne saurait percer le secret – Edition de Jean Serroy.

Extraits

“ HYACINTHE. Ah ! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour, et qu’il veut vous marier?

OCTAVE. Oui, belle Hyacinthe; et ces nouvelles m’ont donné une atteinte cruelle. Mais que vois-je? Vous pleurez ! Pourquoi ces larmes ? Me soupçonnez-vous, dites-moi, de quelques infidélités? et n’êtes-vous pas assurée de l’amour que j’ai pour vous?

HYACINTHE. Oui Octave, je suis sûre que vous m’aimez; mais je ne le suis pas que vous m’aimiez toujours.

OCTAVE. Eh ! peut-on vous aimer qu’on ne vous aime toute sa vie?

HYACINTHE. J’ai ouïe dire Octave, que votre sexe aime moins longtemps que le nôtre, et que les ardeurs que les hommes font voir, sont des feux qui s’éteignent, aussi facilement qu’ils naissent.

OCTAVE. Ah ! ma chère Hyacinthe, mon coeur n’est donc pas fait comme celui des autres hommes; et je sens bien, pour moi, que je vous aimerai jusqu’au tombeau. “

“ GERONTE. Que ferai-je mon pauvre Scapin?

SCAPIN. Je ne sais pas monsieur : et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu’à la tête, et .. Attendez. (Scapin fait semblant d’aller voir au fond s’il n’y a personne).

GERONTE. en tremblant Hé?

SCAPIN. Non, non, non, ce n’est rien.

GERONTE. Ne saurais-tu trouver quelque moyens pour me tirer de peine?

SCAPIN. J’en imagine bien un; mais je courrais risque, moi, de me faire assommer.

GERONTE. Eh ! Scapin, montre-toi serviteur zélé. Ne m’abandonne pas, je te prie.

SCAPIN. Je le veux bien. J’ai une tendresse pour vous qui ne saurait souffrir que je vous laisse sans secours.
GERONTE. Tu en seras récompensé, je t’assure; et je te promets cet habit-ci quand je l’aurai un peu usé.

SCAPIN. Attendez. Voici une affaire que j’ai trouvé fort à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce sac, et que …

GERONTE. croyant voir quelqu’un Ah !

SCAPIN. Non, non, non, non, ce n’est personne. Il faut dis-je, que vous vous mettiez là-dedans, et que vous vous gardiez de remuer en aucune façon. “

L’Avare

Harpagon est l’une des plus grandes créations de Molière. Tout, dans cet homme, respire l’avarice et la décrépitude. Rongé par une maladie de corps, Harpagon l’est aussi par une maladie de l’âme. Ladre, il rogne sur la nourriture et les habits de ses domestiques, sur l’avoine de ses chevaux, sur l’entretien de son fils, obligé d’emprunter à taux usuraire pour vivre, et sur les cadeaux indispensables à sa fiancée. Usurier, il prête à des taux exorbitants, calcule, évalue tous les objets qui l’entourent. Dans cette atmosphère poussiéreuse et sordide, où fusent les mots féroces, le père usurier s’oppose au fils emprunteur. L’avarice détruit l’amour filial, l’amour paternel, l’amour quel qu’il soit. La cassette remplie d’or enterrée dans le jardin est l’âme, le cœur, le souffle même d’Harpagon. Les retrouvailles d’un homme et d’une cassette sont ici le seul hymne à l’amour.

Extraits

“ LA FLÈCHE. Mon maître, votre fils, m’a donné ordre de l’attendre.

HARPAGON. Va-t’en l’attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furètent de tous côtés pour voir s’il n’y a rien à voler.

LA FLÈCHE. Comment diantre voulez-vous qu’on fasse pour vous voler? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ?

HARPAGON. Je veux renfermer ce que bon me semble et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu’on fait ? Je tremble qu’il n’ait point soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serais-tu point homme à aller faire courir le bruit que j’ai chez moi de l’argent caché?

LA FLÈCHE. Vous avez de l’argent caché?

HARPAGON. Non, coquin, je ne dis pas cela. ( à part) J’enrage. Je demande si malicieusement tu n’irais point faire courir le bruit que j’en ai. “

“ HARPAGON. Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meutrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu’est-il devenu? Où est-il? Où se cache- t’il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N’est-il point là? N’est-il point ici? Qui est-ce? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin… (il se prend lui même par le bras) Ah ! C’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m’a privé de toi; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie, tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde : sans toi, il m’est impossible de vivre. «