J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne

Cinq femmes et un jeune homme‚ revenu de tout‚ revenu de ses guerres et de ses batailles‚ enfin rentré à la maison‚ posé là‚ dans la maison‚ maintenant‚ épuisé par la route et la vie‚ endormi paisiblement ou mourant‚ rien d’autre‚ revenu à son point de départ pour y mourir.

Elles l’attendaient‚ longtemps déjà‚ des années‚ toujours la même histoire‚ et jamais elles ne pensaient le revoir vivant‚ elles se désespéraient de jamais avoir de nouvelles de lui‚ aucune lettre‚ cartes postales pas plus‚ jamais‚ aucun signe qui puisse rassurer ou définitivement faire renoncer à l’attente.
Aujourd’hui‚ est-ce qu’enfin‚ elles vont obtenir quelques paroles‚ la vie qu’elles rêvèrent‚ avoir la vérité ?
On lutte une fois encore‚ la dernière‚ à se partager les dépouilles de l’amour‚ on s’arrache la tendresse exclusive. On voudrait bien savoir.

Extraits

“LA MERE. Désormais, tout le temps où il sera dans sa chambre, tout ce temps qu’il prendra à s’épuiser, à disparaître, tout le temps qu’il prendra à mourir, le temps de l’agonie, tout ce temps, est-ce que cela durera des semaines, des mois? tout ce temps, les filles, celles-là, les filles pourront s’éloigner, nous laisser le garder, prendre soin de lui, nous laisser le protéger et se soucier de sa respiration, de son souffle, craindre pour lui …

LA PLUS VIEILLE. Tu voudrais le garder pour toi, juste pour toi.

L’AÎNÉE. Qu’on parte?

LA PLUS JEUNE. Qu’on te l’abandonne?“

“L’AÎNÉE. Et après encore, je serai vide. Lorsque tout sera terminé, je serai vide. Je serai sans force, j’aurai perdu et je n’aurai plus aucun désir, aucun souhait, la simple bonne idée d’aller sur la grand-route, de partir en ville chercher un homme et revenir le lendemain, je crois bien que cela me passera, je n’y penserai même pas, et lorsqu’il mourra, le jeune frère, lorsqu’il sera mort, je serai en deuil, j’imagine cela, toutes nous aurons perdu, nous n’aurons plus rien, je serai devenu grise et noire, en deuil, oui exactement cela, en deuil, j’aurai perdu tout désir, c’est ça que je raconte, j’aurai perdu tout désir et tout désir même d’avoir le début d’un désir. J’en aurai fini.“

Les Fourberies de Scapin

Deux jeunes gens profitent de l’absence de leurs pères pour mener à bien leurs amours. Lorsque les pères reviennent, ils découvrent les fredaines de leurs fils pour lesquels ils avaient d’autres projets de mariage. Toutes les ruses de Scapin viennent alors s’opposer à leur volonté de faire plier les jeunes gens. Le sujet de sa pièce, en 1671, Molière l’emprunte à une comédie latine de Térence. Mais il y ajoute la figure de Scapin, farceur sublime qui de bout en bout mène le jeu sur une scène où son corps virevolte, contrefait sa voix, change d’accent et de gestes, Scapin, fourbe génial qui enferme son maître en un sac et va jusqu’à jouer le mort, avant de ressusciter d’un bond. Boileau en fut troublé qui, «dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe», ne reconnaissait «plus l’auteur du Misanthrope». Et cependant, tout le talent de Molière est bien là, dans cette savante alliance de la comédie et de la farce, dans cette diversité de ressources comiques unies par une secrète alchimie dont on ne saurait percer le secret – Edition de Jean Serroy.

Extraits

“ HYACINTHE. Ah ! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour, et qu’il veut vous marier?

OCTAVE. Oui, belle Hyacinthe; et ces nouvelles m’ont donné une atteinte cruelle. Mais que vois-je? Vous pleurez ! Pourquoi ces larmes ? Me soupçonnez-vous, dites-moi, de quelques infidélités? et n’êtes-vous pas assurée de l’amour que j’ai pour vous?

HYACINTHE. Oui Octave, je suis sûre que vous m’aimez; mais je ne le suis pas que vous m’aimiez toujours.

OCTAVE. Eh ! peut-on vous aimer qu’on ne vous aime toute sa vie?

HYACINTHE. J’ai ouïe dire Octave, que votre sexe aime moins longtemps que le nôtre, et que les ardeurs que les hommes font voir, sont des feux qui s’éteignent, aussi facilement qu’ils naissent.

OCTAVE. Ah ! ma chère Hyacinthe, mon coeur n’est donc pas fait comme celui des autres hommes; et je sens bien, pour moi, que je vous aimerai jusqu’au tombeau. “

“ GERONTE. Que ferai-je mon pauvre Scapin?

SCAPIN. Je ne sais pas monsieur : et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu’à la tête, et .. Attendez. (Scapin fait semblant d’aller voir au fond s’il n’y a personne).

GERONTE. en tremblant Hé?

SCAPIN. Non, non, non, ce n’est rien.

GERONTE. Ne saurais-tu trouver quelque moyens pour me tirer de peine?

SCAPIN. J’en imagine bien un; mais je courrais risque, moi, de me faire assommer.

GERONTE. Eh ! Scapin, montre-toi serviteur zélé. Ne m’abandonne pas, je te prie.

SCAPIN. Je le veux bien. J’ai une tendresse pour vous qui ne saurait souffrir que je vous laisse sans secours.
GERONTE. Tu en seras récompensé, je t’assure; et je te promets cet habit-ci quand je l’aurai un peu usé.

SCAPIN. Attendez. Voici une affaire que j’ai trouvé fort à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce sac, et que …

GERONTE. croyant voir quelqu’un Ah !

SCAPIN. Non, non, non, non, ce n’est personne. Il faut dis-je, que vous vous mettiez là-dedans, et que vous vous gardiez de remuer en aucune façon. “

Monsieur de Pourceaugnac

Éraste et Julie s’aiment tendrement, mais Oronte, le père de la jeune femme, a d’autres ambitions pour sa fille. Il la destine à Monsieur de Pourceaugnac, un gentilhomme de Limoges. Les deux amants usent alors de tous les stratagèmes pour se débarrasser du prétendant, qui se voit livré tour à tour à des médecins, des gardes suisses, des avocats ; menacé de lavement et accusé de polygamie… Créée en 1669, cette comédie-ballet, considérée comme l’une des plus cruelles de Molière, reprend les grands thèmes qui traversent son oeuvre : le mariage forcé, l’argent et la maladie. Édition de Céline Paringaux.

Extraits

“ MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons une comédie?

PREMIER MEDECIN. Non, Monsieur, nous ne jouons point.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Qu’est-ce que tout ceci? Et que voulez-vous dire avec votre galimatias et vos sottises?

PREMIER MEDECIN. Bon, dire des injures. Voilà un diagnostic qui nous manquait pour la confirmation de son mal, et ceci pourrait bien tourner en manie.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Avec qui m’a-t’on mis ici? Il crache deux ou trois fois.

PREMIER MEDECIN. Autre diagnostic : la sputation fréquente.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Laissons cela, et sortons d’ici.

PREMIER MEDECIN. Autre encore : l’inquiètude de changer de place.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Qu’est-ce donc que toute cette affaire? Et que me voulez-vous?

PREMIER MEDECIN. Vous guérir selon l’ordre qui nous a été donné.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Me guérir?

PREMIER MEDECIN. Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Parbleu ! je ne suis pas malade.

PREMIER MEDECIN. Mauvais signe, lorsqu’un malade ne sent pas son mal. “

“JULIE. On vient de me dire, mon père, que Monsieur de Pourceaugnac est arrivé. Ah ! le voilà sans doute, et mon coeur me le dit. Qu’il est bien fait ! qu’il a bon air ! et que je suis contente d’avoir un tel époux ! Souffrez que je l’embrasse et que je lui témoigne…

ORONTE. Doucement, ma fille, doucement.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Tudieu, quelle galante ! Comme elle prend feu d’abord.

ORONTE. Je voudrais bien savoir Monsieur de Pourceaugnac, par quelles raisons vous venez …

JULIE. Que je suis aise de vous voir ! et que je brûle d’impatience …

ORONTE. Ah ! ma fille ! Otez-vous de là, vous dis-je.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. (Julie s’approche de M. de Pourceaugnac, le regarde d’un air languissant, et lui veut prendre la main). Ho, ho, quelle égrillarde !

ORONTE. Je voudrais bien dis-je, savoir par quelle raison, s’il vous plaît, vous avez la hardiesse de …

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. Vertu de ma vie !

ORONTE. Encore ? Qu’est-ce dire à cela?

JULIE. Ne voulez-vous pas que je caresse l’époux que vous m’avez choisi?

ORONTE. Non : rentrez là dedans.

JULIE. Laissez-moi le regarder “

L’Avare

Harpagon est l’une des plus grandes créations de Molière. Tout, dans cet homme, respire l’avarice et la décrépitude. Rongé par une maladie de corps, Harpagon l’est aussi par une maladie de l’âme. Ladre, il rogne sur la nourriture et les habits de ses domestiques, sur l’avoine de ses chevaux, sur l’entretien de son fils, obligé d’emprunter à taux usuraire pour vivre, et sur les cadeaux indispensables à sa fiancée. Usurier, il prête à des taux exorbitants, calcule, évalue tous les objets qui l’entourent. Dans cette atmosphère poussiéreuse et sordide, où fusent les mots féroces, le père usurier s’oppose au fils emprunteur. L’avarice détruit l’amour filial, l’amour paternel, l’amour quel qu’il soit. La cassette remplie d’or enterrée dans le jardin est l’âme, le cœur, le souffle même d’Harpagon. Les retrouvailles d’un homme et d’une cassette sont ici le seul hymne à l’amour.

Extraits

“ LA FLÈCHE. Mon maître, votre fils, m’a donné ordre de l’attendre.

HARPAGON. Va-t’en l’attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furètent de tous côtés pour voir s’il n’y a rien à voler.

LA FLÈCHE. Comment diantre voulez-vous qu’on fasse pour vous voler? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ?

HARPAGON. Je veux renfermer ce que bon me semble et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu’on fait ? Je tremble qu’il n’ait point soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serais-tu point homme à aller faire courir le bruit que j’ai chez moi de l’argent caché?

LA FLÈCHE. Vous avez de l’argent caché?

HARPAGON. Non, coquin, je ne dis pas cela. ( à part) J’enrage. Je demande si malicieusement tu n’irais point faire courir le bruit que j’en ai. “

“ HARPAGON. Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meutrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu’est-il devenu? Où est-il? Où se cache- t’il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N’est-il point là? N’est-il point ici? Qui est-ce? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin… (il se prend lui même par le bras) Ah ! C’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m’a privé de toi; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie, tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde : sans toi, il m’est impossible de vivre. « 

Molière – Oeuvres complètes II

Ce volume contient : L’ECOLE DES FEMMES. LA CRITIQUE DE L’ECOLE DES FEMMES. L’IMPROMPTU DE VERSAILLES. LE MARIAGE FORCE. LA PRINCESSE D’ELIDE. LE TARTUFFE. DOM JUAN. L’AMOUR MEDECIN.

Dom Juan

Dom Juan vient de quitter sa femme pour tenter d’enlever à son futur époux une jeune fiancée trop éprise de son prétendant pour que l’idée ne lui vienne pas de troubler leur bonheur. Puis il jette son dévolu sur de jeunes paysannes qu’il promet d’épouser. Sganarelle a beau timidement tenter de ramener son maître libertin dans le chemin de la vertu et de la religion, Dom Juan préfère les plaisirs transitoires de ce monde, si dangereux pour son salut, à l’espérance d’une béatitude infinie. D’autres pourtant l’avertiront « qu’une méchante vie amène une méchante mort »… Venu de Tirso de Molina et de son Burlador de Sevilla, le sujet dont Molière s’empare en 1665 a déjà donné lieu à d’assez nombreuses pièces. Pourtant, rien de plus personnel que ces cinq actes en prose conduits avec une éclatante maîtrise qui donne aux personnages la profondeur de l’humanité vraie. De la farce jusqu’à l’ironie la plus fine, la pièce propose tous les registres du comique. Mais c’est aussi la plus tragique des comédies, qui prend la dimension d’un drame métaphysique. Edition présentée et annotée par Jean-Pierre Collinet.

Extraits

“ DOM JUAN. Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE. En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous côtés comme vous faites.

DOM JUAN. Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour les ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos coeurs.  »

“ DOM JUAN. J’ai fait réflexion que pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clotûre d’un couvent, que vous avez rompu des voeux qui vous engageaient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m’a pris, et j’ai craint le courroux céleste; j’ai cru que notre mariage n’était qu’un adultère déguisé, qu’il nous attirerait quelque disgrâce d’en haut, et qu’enfin je devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos première chaînes? Voudriez-vous Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par … ?

DONE ELVIRE. Ah ! scélérat, c’est maintenant que je te connais tout entier; et pour mon malheur, je te connais lorsuq’il n’en est plus temps, et qu’une telle connaissance, ne peut plus me servir qu’à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont te te joues saura me venger de ta perfidie.

DOM JUAN. Sganarelle, le Ciel !

SGANARELLE. Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres. « 

L’École des femmes

Le cocu imaginaire offre le premier modèle de ces personnages dont les souffrances vont constituer l’essence de la comédie. Celle-ci donne, avec Arnolphe et Agnès, l’image des rêves, des désirs, des passions qui agitent le corps et le cœur des hommes. Et l’éveil d’Agnès, malgré la soumission où l’a tenue son tuteur, pose directement, à une société qui ne l’avait jamais entendue avec autant d’acuité, la question de l’éducation des filles, et celle de leur liberté. L’École des femmes marque ainsi une date dans l’œuvre de Molière et dans l’histoire du théâtre lui-même : elle élargit le champ de la comédie à la peinture de l’homme et de la société, et affirme la dignité et la richesse du genre comique.

Extraits

“AGNÈS. Il m’a pris … Vous serez en colère.

ARNOLPHE. Non.

AGNÈS. Si.

ARNOLPHE. Non, non, non, non. Diantre que de mystère ! Qu’est-ce qu’il vous a pris ?

AGNÈS. Il …

ARNOLPHE. à part. Je souffre en damné.

AGNÈS. Il m’a pris le ruban que vous m’aviez donné. A vous dire le vrai, je n’ai pu m’en défendre.

ARNOLPHE. Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre s’il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

AGNÈS. Comment ? est-ce qu’on fait d’autres choses?

ARNOLPHE. Non pas. Mais pour guérir du mal qu’il dit qui le possède, n’a-t’il point exigé de vous d’autre remède?

AGNÈS. Non. Vous pouvez juger, s’il eût demandé, que pour le secourir j’aurais tout accordé. “

“ ARNOLPHE. Agnès pour m’écouter, laissez là votre ouvrage. Levez un peu la tête et tournez le visage : là, regardez-moi là durant cet entretien, et jusqu’au moindre mot imprimez vous bien. Je vous épouse Agnès; et cent fois la journée, vous devez bénir l’heur de votre destinée, contempler la bassesse où vous avez été, et dans le même temps admirer ma bonté, qui de ce vil état de pauvre villageoise, vous fait monter au rang d’honorable bourgeoise, et jouir de la couche et des embrassements , d’un homme qui fuyait tous ces engagements, et dont à vingt partis, fort capables de lui plaire, le coeur a refusé l’honneur qu’il vous veut faire. “

“ AGNÈS. Pourquoi me criez-vous?

ARNOLPHE. J’ai grand tort en effet.

AGNÈS. Je n’entends point de mal dans ce que j’ai fait.

ARNOLPHE. Suivre un galant n’est pas une action infâme?

AGNÈS. C’est un homme qui dit qu’il me veut pour sa femme; j’ai suivi vos leçons, et vous m’avez prêché, qu’il se faut marier pour ôter le pêché.

ARNOLPHE. Oui. Mais pour femme, moi je prétendais vous prendre. Et je vous l’avais fait, me semble, assez entendre.

AGNÈS. Oui. Mais à vous parler franchement, entre nous, il est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, et vos discours en font une image terrible; mais, las ! il le fait, lui, si rempli de plaisirs, que de se marier il donne des désirs.
ARNOLPHE. Ah ! C’est que vous l’aimez, traîtresse !

AGNÈS. Oui, je l’aime. “

OTHELLO

Traduction François-Victor Hugo – L’action se déroule sur l’ile de Chypre. En pleine tempête, le Maure Otello, chef de guerre victorieux, retrouve sa jeune épouse Desdémone. Mais sur place, il devient surtout la victime de la haine vorace et bien dissimulée de son lieutenant Iago, incarnation brute du mal, prêt à tout pour détruire son maitre.

Extraits

“IAGO. Tu es sûr de moi. Va ! Trouve de l’argent. Je te l’ai dit souvent et je te le redis : je hais le More. Mes griefs m’emplissent le coeur; tes raisons ne sont pas moindres. Liguons-nous pour nous venger de lui. Si tu peux le faire cocu, tu te donneras un plaisir, et à moi une récréation. Il y a dans la matrice du temps bien des événements dont il va accoucher. En campagne ! Va ! munis-toi d’argent. Demain nous reparlerons de ceci. Adieu ! “ p 22

“OTHELLO. Si elle me trompe, oh ! c’est que le ciel se moque de lui-même ! Je ne veux pas le croire.

DESDÉMONA. Eh bien, mon cher Othello ! Votre dîner et les nobles insulaires par vous invités attendent votre présence.

OTHELLO. Je suis dans mon tort.

DESDÉMONA. Pourquoi votre voix est-elle si défaillante? Est-ce que vous n’êtes pas bien ?

OTHELLO. J’ai une douleur au front, ici.

DESDÉMONA. C’est sans doute d’avoir trop veillé. Cela se passera. Laissez-moi vous bander le front avec ceci : dans une heure, tout ira bien. (Elle lui met son mouchoir autour du front)

OTHELLO. Votre mouchoir est trop petit. (Il défait le mouchoir qui tombe à terre). Ne vous occupez pas de ça. Venez, je vais avec vous.

DESDÉMONA. Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.

ÉMILIA, seule, ramassant le mouchoir. Je suis bien aise d’avoir trouvé ce mouchoir. C’est le premier souvenir qu’elle ait eu du More. Mon maussade mari m’a cent fois cajolée pour que je le vole; mais elle aime tant ce gage qu’elle le porte sans cesse sur elle pour le baiser et lui parler. J’en ferai ouvrer un pareil que je donnerai à Iago. Ce qu’il en fera, le ciel le sait, mais pas moi. Je ne veux rien que satisfaire sa fantaisie.  » p 52

Roméo et Juliette

Traduction d’Yves Bonnefoy

Malgré la haine qui dévore les Capulet et les Montaigu, Roméo et Juliette succombent au coup de foudre lors d’un bal. Bravant la volonté de leurs familles, les jeunes amants décident de s’unir devant Dieu dans le plus grand secret.

Extraits

“ROMÉO : Si j’ai pu profaner, de ma main indigne, Cette châsse bénie, voici ma douce pénitence : Mes lèvres sont toutes prêtes, deux rougissants pèlerins, À guérir d’un baiser votre souffrance.

JULIETTE. Bon pèlerin, vous êtes trop cruel pour votre main, Qui n’a fait que montrer sa piété courtoise, Les mains des pèlerins touchent celles des saintes, Et leur baiser dévot, c’est paume contre paume.

ROMÉO. Saintes et pèlerins ont aussi des lèvres ?

JULIETTE. Oui, pèlerin qu’il faut qu’ils gardent pour prier
ROMÉO. Oh, fassent chère sainte, les lèvres comme les mains ! Elles qui prient, exauce-les de crainte Que leur foi ne devienne du désespoir.
JULIETTE. Les saint ne bougent pas, même s’ils exaucent les vœux.
ROMÉO. Alors ne bouge pas, tandis que je recueille, Le fruit de mes prières. Et que mon pêché, S’efface de mes lèvres grâce aux tiennes. Il l’embrasse

LE MARCHAND DE VENISE – COMME IL VOUS PLAIRA – BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

Traduction de François-Victor Hugo

16 hommes et 3 femmes – Dans Le Marchand de Venise, Antonio, un riche armateur de Venise, décide d’emprunter trois mille ducats à l’usurier juif Shylock afin d’aider son ami Bassanio à gagner Belmont où il espère faire la conquête de la belle et riche Portia. Comme les autres prétendants, il doit se soumettre à l’épreuve que le père disparu de la jeune femme a imaginée, et choisir entre trois coffrets, d’or, d’argent, et de plomb. Mais, au moment où il l’emporte sur ses rivaux, il apprend qu’Antonio vient d’être jeté en prison pour n’avoir pu rembourser sa dette à Shylock qui exige qu’en verni du contrat une livre de chair soit prélevée sur le corps de son débiteur. 

14 hommes et 4 femmes – Dans Comme il vous plaira, Rosalinde, fille du duc banni, fuit avec sa cousine Célia, fille du nouveau duc Frédéric, dans la forêt des Ardennes dans l’espoir de retrouver son père. Pour éviter toute agression, elles se vêtissent en habits d’homme et vont faire diverses rencontres.

16 hommes et 5 femmes – Dans Beaucoup de bruit pour rien, Claudio, jeune et naïf ami de Bénédict, tombe amoureux de la jeune Héro, fille de Léonato. Leur mariage s’organise presque immédiatement, et par manière de plaisanterie, la compagnie de Don Pedro complote pour faire tomber Béatrice et Bénédict amoureux.

Extrait Le Marchand de Venise

“ PORTIA. Regardez : ici sont les coffrets, noble prince; si vous choisissez celui où je suis renfermée, notre fête nuptiale sera célébrée sur-le-champ, mais si vous échouez, il faudra, sans plus de discours, que vous partiez d’ici immédiatement.

ARAGON. Mon serment m’enjoint trois choses : d’abord de ne jamais révéler à personne quel coffre j’ai choisi; puis si je manque le bon coffre, de ne jamais courtiser une fille en vue du mariage; enfin, si j’échoue dans mon choix, de vous quitter immédiatement et de partir.

PORTIA. Ce sont les injonctions auxquelles je jure d’obéir quiconque court le hasard d’avoir mon indigne personne.

ARAGON. J’y suis préparé. Que la fortune réponde aux espérances de mon coeur! … Or, argent et plomb vil. Qui me choisit doit donner et hasarder tout ce qu’il a. Tu auras une belle mine avant que je donne ou hasarde rien pour toi ! Que dit la cassette d’or? Ah ! Voyons ! Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent. » p 59

Extrait Comme il vous plaira

“LE DUC FRÉDÉRIC. Donzelle, dépêchez-vous de pourvoir à votre sûreté en quittant notre cour.

ROSALINDE. Moi, mon oncle?

LE DUC FRÉDÉRIC. Vous, ma nièce … Si dans dix jours tu te trouves à moins de vingt-milles de notre cour, tu es morte.

ROSALINDE. Je supplie votre Grâce de me laisser emporter la connaissance de ma faute. S’il est vrai que j’aie conscience de moi-même, que je sois au fait de mes propres désirs, je ne rêve pas, que je ne divague pas, ce dont je suis convaincue, alors, cher, oncle, j’affirme que jamais, même par la plus vague pensée, je n’ai offensé votre Altesse. Dîtes-moi en quoi consistent les présomptions contre moi.
LE DUC FRÉDÉRIC. Tu es la fille de ton père, et c’est assez.  » p 233

Extrait Beaucoup de bruit pour rien

“ MARGUERITE. À qui adressez-vous ce soupir. Au médecin ou au mari?

BÉATRICE. À la lettre qui commence ces deux mots, la lettre : Aime.

MARGUERITE. Allons ! s’il n’est vrai que vous avez abjuré, il ne faut plus naviguer sur la foi des étoiles.

BÉATRICE. Que veut dire cette folle?

MARGUERITE. Moi? rien ! Je souhaite seulement que Dieu envoit à chacun ce qu’il désire.
HÉRO. Voici des gants que le comte m’a envoyés; ils ont un parfum exquis.

BÉATRICE. Je suis enchifrenée , cousine, je ne puis rien sentir.

MARGUERITE. Être fille, et ne plus rien sentir ! Il a fallu pour cela un rhume extraordinaire.

BÉATRICE. Oh ! Dieu me pardonne ! Dieu me pardonne ! Depuis quand avez-vous pris tant de verve?

MARGUERITE. Depuis que vous n’en avez plus. Est-ce que mon esprit ne me sied pas à ravir? » p 170