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Un été apprenant et culturel

Maîtres et serviteurs au théâtre

Au XIXe siècle, le philosophe allemand Hegel analysait la condition humaine en développant la dialectique du maître et de l’esclave. Il y avait bien longtemps que le théâtre s’était penché sur cette étrange relation hiérarchique, lourde d’ambiguïté.

Volpone de Ben Jonson

Le vénitien Volpone, riche et sans héritier, fait semblant d’être à l’article de la mort. Nombreux sont ceux qui souhaitent plus que tout être couchés sur son testament ! Avec l’aide de son valet Mosca, Volpone fait défiler dans sa chambre les prétendants à l’héritage qui se répandent en largesses.

La relation du maître Volpone à son valet Mosca a ceci d’intéressant que chacun tente de surpasser l’autre dans la filouterie. Dans cette farce immorale, Ben Jonson, parfait contemporain de Shakespeare, met en scène un duo comique redoutable, aussi drôle qu’effrayant dans leurs jouissances d’escrocs.

Dom Juan de Molière

Ecrit en trois semaine après une censure du Tartuffe, le Dom Juan de Molière a surpris. On y voyait un « grand seigneur méchant homme » dont la démesure était sans cesse pointée du doigt par Sganarelle, personnage récurrent de la comédie classique, d’ordinaire simple bouffon. Il devenait ici raisonneur, ou du moins tentait-il de tempérer les ardeurs de son maître.

Dans ce duo, le serviteur paraît le Sage et le maître semble le Fou. Leurs discussions sur la morale ou l’incrédulité ont des profondeurs qui nous donnent encore à songer.

L’Île des esclaves de Marivaux

Marivaux renverse les perspectives.  Si dans Le Jeu de l’amour et du hasard il avait déjà permis aux valets de prendre l’habit des maîtres (et inversement) il va plus loin dans L’Île des esclaves où les deux personnages principaux se retrouvent à un endroit où les hiérarchies sociales sont inversées.

Cette courte comédie est grinçante. Elle restitue bien les enjeux de l’époque pré-révolutionnaire en démontrant par l’absurde la vacuité de certaines règles sociales.

Maître Puntila et son valet Matti de Brecht

Bertolt Brecht, en 1948, revisite la vieille relation du maître et du serviteur à la lumière particulièrement crue de la lutte des classes.

Les enjeux de domination sont essentiels. Puntila est parfois doux, parfois odieux et c’est à Matti de s’adapter tout en refusant la moindre compromission. La solidité du prolétaire Matti fait contrepoids à l’ambivalence du bourgeois Puntila.

L’engagement politique de Brecht est évident. Les relations humaines dépendent des relations socio-économiques de la façon la plus étroite.

Jacques et son maître de Kundera

Milan Kundera admire tant Denis Diderot qu’il a voulu, en 1981 rendre un hommage prononcé à l’une des œuvres phares du penseur des Lumières, Jacques le fataliste.

Un maître et son valet voyage et, voyageant, ils devisent sur l’existence. Roublards et truculents, tous les deux se complètent à merveille. Les dialogues sont vifs, les situations cocasses. Tout y est à la fois drôle et profond.

Le Maître : Si c’est comme ça, on change, je prends ta place.
Jacques : Vous n’y gagneriez rien. Vous perdriez l’apparence et vous n’auriez pas la substance. Vous perdriez le pouvoir sans avoir l’influence. Restez, Monsieur, ce que vous êtes. Si vous êtes un bon maître, un maître obéissant, vous ne vous en trouverez pas plus mal.

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#2 La Minute théâtrale: Les Histoires de Shakespeare

Les œuvres présentées:

Richard II , de William Shakespeare (1595)

Henry IV, de William Shakespeare ( entre 1596 et 1598)

. Henry V, de William Shakespeare (1599)

Henri VI, de William Shakespeare (entre 1588 et 1593)

Richard III, de William Shakespeare (1591)

Le Roi Jean, de William Shakespeare (1593 et 1596)

Henri VIII, de William Shakespeare (1613)

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#1 La Minute théâtrale : Antigone

Les oeuvres présentées :

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Résistance et collaboration au théâtre

Alors que nous fêtons, ce 18 juin, l’anniversaire de l’appel lancé par le général de Gaulle sur les ondes de la BBC, nous souhaitions vous proposer une sélection de trois pièces de théâtre traitant de Résistance et de collaboration.

Morts sans sépulture de Jean-Paul Sartre

Dans cette pièce créée en novembre 1946, Jean-Paul Sartre met en scène un groupe de résistants capturés par la Milice, détenteurs d’informations cruciales, prêts d’être torturés. Les tensions sont vives, tragiques. Le groupe doit tout tenter pour éviter de passer aux aveux. Il faudra sans doute se résigner à s’entre-tuer.

Les dilemmes moraux sont profonds. Avec une situation aussi simple qu’éprouvante, Sartre parvient à saisir la vérité d’un moment de l’Histoire et montre une humanité au bord de la rupture.

16 juin 1940 de Bruno Jarrosson

Les Allemands sont entrés dans Paris. Que faire ? Quatre hommes d’État, Lebrun, Mandel, Reynaud et Pétain se réunissent en urgence. Ils doivent décider de la suite des événements et prendre leurs responsabilités.

Cette plongée dans les heures cruciales où se décide le destin d’un pays est fascinante. Les aigreurs, les révoltes, les découragements, les lâchetés de chacun sont exposés et décortiqués. On comprend les cheminements et les affects qui ont menés à l’armistice et à la compromission. Il s’agit-là d’une pièce éclairante, sachant éviter les lourdeurs didactiques.

Jean Moulin : Évangile de Jean-Marie Besset

Jean Moulin, héros christique ? Cela paraît évident à la lecture de la pièce de Jean-Marie Besset. Au fil des quatre actes, on voit se dessiner une figure rédemptrice, portant à leur plus haut degré le courage et l’abnégation.

L’atmosphère mystique qui se dégage de Jean Moulin : Évangile est troublante. L’auteur nous embarque avec brio : la maîtrise de la progression dramatique est indéniable et le portrait du héros bouleversant. Avec cette pièce qui fera date, la mémoire de la Résistance est plus que jamais rendue vivante.

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Jeanne d’Arc au théâtre

Une jeune fille pauvre et mystique prenant les armes contre l’envahisseur avant de périr sur un bûcher…  L’histoire de Jeanne d’Arc, avec son lot de mystère et d’aventures épiques, a inspiré de nombreux artistes. Les dramaturges n’ont pas été en reste.

Dans Henry VI (1593), Shakespeare offre à Jeanne d’Arc une entrée fracassante. Il en fait un instrument de désordre remettant en cause la probité des hommes de pouvoir. La Pucelle agit comme un révélateur des vices de chacun.

Jeanne d’Arc est restée vierge depuis sa plus tendre enfance, Chaste et immaculée dans ses pensées mêmes,/Et son sang virginal, versé si injustement,/Criera vengeance aux portes du Ciel. 

Friedrich Schiller est un dramaturge habitué aux figures héroïques. On pense bien sûr à son Guillaume Tell, ode romantique au libérateur suisse, mais également à Wallenstein, portrait démesuré du grand capitaine, acteur principal de la guerre de Trente Ans. Dans la Pucelle d’Orléans (1801), Jeanne d’Arc est en proie aux fureurs guerrières. Elle regrette son foyer mais combat pour sa patrie avec une force de conviction qui semble défier les éléments. C’est une figure de volonté pure comme un archétype d’héroïne romantique, à l’instar d’une Penthésilée.

Vous, lieux de toutes mes joies silencieuses, /Je vous laisse derrière moi pour toujours./Dispersez-vous sur la lande, mes agneaux,/Vous êtes à présent un cheptel sans berger,/Car c’est un autre troupeau que je dois conduire. 

Si Jeanne d’Arc a intéressé Brecht, c’est en tant que figure de la révolte. Sainte Jeanne des abattoirs (1931) se déroule dans une boucherie industrielle, à Chicago, durant la crise économique des années 1930.  Une grève éclate où l’énergique Jeanne Dark tient un rôle essentiel. Cette fable sur l’inhumanité du capitalisme dépasse le mythe origine et donne au courage un nouveau mode d’action.

Chez Jean Anouilh, c’est le procès de Jeanne qui est au centre de l’Alouette (1953). La jeune fille est face à des juges qui ne la comprennent pas, qui ne veulent pas la comprendre. Parmi ses interrogatoires, Jeanne revit des scènes d’autrefois, du moment où elle combattait pour son roi. C’est toujours l’humanité, telle qu’elle peut se surpasser en sublimant ce qu’elle a de plus simple qui est ici questionnée.

Je n’ai vécu que du jour où j’ai fait ce que vous m’avez dit de faire, à cheval, une épée dans la main ! C’est celle là, ce n’est que celle-là, Jeanne ! Pas l’autre qui va bouffir, blêmir et radoter dans son couvent – ou bien trouver son petit confort – délivrée… Pas l’autre qui va s’habituer à vivre… 

L’écriture de l’Histoire fascine l’auteur franco-roumain Matei Visniec. Dans Jeanne et le feu (2009), les aventures johanniques sont scrutées avec malice et drôlerie. L’élaboration de la légende est exposée avec un entrain où le grotesque fait bon ménage avec le sens de l’épique. Commande du théâtre KAZE de Tokyo, la pièce a été jouée au Japon, en Roumanie et en Moldavie, preuve que la fascination pour la figure de Jeanne d’Arc traverse aussi bien les frontières que les époques.

Il faudra vite réécrire l’histoire de cette guerre que la France a fini par gagner. Regardez, notre Roi est l’exemple même de la sagesse. Il a déjà proclamé un pardon général. Personne ne sera poursuivi pour ses prises de position durant la longue occupation anglaise. Soyons, nous aussi, sages, et agissons vite. Il nous faut un nouveau regard sur la guerre de Cent Ans.